Les Discours
- Discours de Hala Mohammad, poète invitée d'honneur.
Comme un clin d’œil à l'ancienne exposition Manuscrits et repentirs présentée en 2017, télécharger le discours annoté et corrigé

- Discours de Marc Lecarpentier, directeur du Festival du Mot

C’était un rêve, évidemment. Un espoir peut-être. Un défi, sûrement…
En créant le Festival du Mot, en 2005, nous annoncions, bravaches, que La Charité sur Loire, ville du livre, avait vocation à devenir Cité du Mot. La rodomontade faisait logiquement sourire les plus tolérants et agaçait légitimement quelques aporétiques. Au fil des ans, pourtant, les participants du Festival du Mot ont su défricher, puis cultiver, le terrain fertile d’une culture ragaillardie par le plaisir et soucieuse de s’adresser au plus grand nombre. En convoquant l’inattendu, l’inespéré, ou… l’accidentel ; en refusant le clinquant intimidant et la pacotille démagogique ; en mêlant volontairement le sens et le sensible pour faire vibrer la pédagogie ; en refusant la ségrégation des genres pour valoriser le métissage, le festival qui s’est inventé chaque année a constitué, avec les ateliers qui le précèdent et les complicités nouées au fil du temps avec les amoureux des mots et des bénévoles passionnés, la préfiguration idéale d’une CITÉ DU MOT conçue pour faire raisonner et résonner les mots tout au long de l’année. Comme dans ces phalanstères où bouillonnent des communautés créatives, nous rêvions… de parier sur l’égalité des « intellichances » en respectant les spectateurs, en refusant la vision ricanante de ceux dont les mots ont pour objectif sournois de manipuler les esprits.

C’était un rêve … soutenu par le Ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, qui nous écrivait-je cite - : « Partir des mots, c'est faire entendre la langue, l'approcher dans sa matérialité singulière et sonore ; c'est permettre de mieux en appréhender la richesse, l'histoire, l'évolution. Dans la course du quotidien, on s’arrête rarement sur les mots, à moins d’être linguiste, terminologue, lexicographe ou traducteur. Et pourtant, si l’on en prend le temps, c’est l’une des meilleures manières de parler ensemble de notre langue, d’en percevoir les enjeux, le rôle qu'elle joue dans la construction de soi, dans la vie sociale de chaque citoyen, dans l'accès aux savoirs et aux imaginaires. S'il faut partir des mots, c'est parce que ceux-ci ne sont pas interchangeables : « Un mot et tout est sauvé, un mot et tout est perdu », écrivait André Breton dans « Le revolver à cheveux blancs ».
Et il ajoutait : « Ce Festival et  son développement visant à faire de La Charité sur Loire la Cité du Mot répondent très exactement à ma volonté de promouvoir une « culture pour chacun » et de favoriser les expressions culturelles et artistiques dans les territoires ruraux »

C’était un rêve, partagé par Alain Rey, notre président d’honneur, qui  nous encourageait en expliquant – je cite encore - : « Le Festival du Mot est celui de la vie, de l’éveil, de l’humain, de la pensée, de la beauté, du rire, face aux pouvoirs terribles que recèlent ces mêmes mots, qui savent aussi mentir, tromper, humilier, faire mal, se vengeant alors de nos indifférences, lorsque nous les traitons en esclaves alors qu’ils sont nos maîtres. C’est un Festival de la reconnaissance, de la célébration, du patrimoine, de notre réconciliation avec ces pouvoirs merveilleux, trop souvent négligés, que transmet la plus humble de nos paroles. »

C’était un rêve, conforté encore par la présence d’Aurélie Filipetti, Ministre de la culture en 2014 et sa décision de faire de La Charité un Centre Culturel de Rencontre après approbation d’un projet ambitieux, festif, et réaliste.

C’était un rêve, accompagné par des bénévoles fidèles et passionnés, des artistes-amis venus nous soutenir en étant mal payés, comme André Dussolier, Fabrice Luchini, Philippe Torreton ou Jean-Louis Trintignant, des conférenciers brillants et des medias-partenaires engagés comme France Inter avec Stéphane Paoli, des mécènes généreux comme Régis Dumange, la Fondation Caisses d’Epargne et la Fondation La Poste, qui est à nos cotés depuis 2005.

C’est après 2014 que le ciel n’a cessé de s’assombrir.
Et cette année, Valérie Moy et Aurélie Passerel ont dû batailler pied à pied avec les chiffres et un budget annoncé en baisse il y a trois mois, pour organiser contre vents et marées ce 14ème festival que nous inaugurons aujourd’hui…. Ce 14è Festival est le leur et je vous propose de les applaudir…

On se gardera pourtant de chercher et de nommer ici ceux qui portent la responsabilité  de ces nuages noirs  qui flottent au dessus du Festival du Mot. Mais on se doit de dire clairement et sans barguigner que nul ne sait, au moment où je vous parle, si le Festival existera encore en 2019 à La Charité.
Malgré ces contraintes désolantes, Valérie et Aurélie, justement, m’ont enjoint d’éviter toute amertume dans ce discours. C’est donc plutôt quelques espoirs et convictions que je veux ici  formuler : Les représentants régionaux du Ministère de la culture ont certes été invités par Françoise Nyssen « à déployer de nouvelles méthodes de travail en fédérant les acteurs du territoire » mais les grands investissements culturels de l’état se feront encore à Paris dans les années qui viennent, avec par exemple la rénovation du grand Palais ou la mise en place de la Cité du théâtre à Berthier.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes lorsqu’on sait que l’engagement financier du Ministère de la culture est de 139 euros par jour pour un francilien et de 15 euros en moyenne pour les autres citoyens. Ce jacobinisme désuet, Françoise Nyssen, excellente éditrice par ailleurs, affirme en être consciente lorsqu’elle annonce, en mars dernier, la nécessité de « réinterroger les équilibres budgétaires de son ministère » et qu’elle promet – je cite - : « Il faut tracer de nouvelles routes, aller au-devant de nos citoyens, ne pas attendre d’eux tous les efforts, faire notre part, nous rapprocher en particulier de ceux qui ne viennent pas. Investir les lieux qui leur sont familiers. Faire sortir la culture de ses murs. La faire vivre loin des dorures. Aller dans les territoires laissés pour compte, dans les communes qui ne vous voient pas passer. Ne pas seulement tendre la main, mais aller près de chacun. » Ce qui est en gros ce que nous écrivions en 2005 !
Mais il y a loin, hélas, des paroles aux actes ! Entre faux prétextes, couardises penaudes et hasardeuses promesses, la politique culturelle, pensées pour des disciplines et des strates administratives surannées, s’accommode mal des centaines d’initiatives nouvelles, atypiques et généreuses qui sourdent dans le pays :  Souhaitons donc (en guise de testament !) que les investissements culturels soient reconnus comme un élément à part entière du développement économique local et régional  et que se dessine, loin des modes et des chapelles, une nouvelle géographie culturelle soucieuse de provoquer l’envie, de proposer la surprise, de promouvoir l’inattendu. L’État a bien sûr son rôle à jouer, mais aussi toutes les collectivités locales, je dis bien toutes les collectivités locales  - suivez mon regard ! – pour que la CITÉ DU MOT ne soit pas seulement une coquille vide.
Un dernier mot, encore, pour vous remercier du bonheur, réel, profond et intense que vous tous qui avez participé à ces festivals, nous avez provoqué à Monique et moi durant ces quatorze années passées à vos cotés.

Marc Lecarpentier
Président de l'association Mot et Mots
Directeur du Festival du Mot


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